Le Temps voulu (1979)

Roman, publié chez Flammarion. A également été édité au Livre de poche en 1983.

 

"Je n'ai que ma vie à offrir en partage" dit Pierre Forgue.

 

cette page est dédiée à Sylvie Lannegrand qui aime particulièrement ce récit.

 

 

Pour en savoir plus sur ce roman, voir Biographie tome II chapitre 88.

 

Version pdf texte du Temps voulu mise en ligne le 14 septembre 2008, 10 jours avant l'anniversaire d'Yves Navarre

 

 

Quatrième de couverture

« Et tout commence vraiment quand tout se termine. pour un regard échangé, à ce moment-là, nous aurions pu peut-être nous parler et commencer à nous connaître. mais je sentais Duck tourmenté par les histoires qu’il n’avait pas encore vécues, et rebelle à celle, unique, que nous aurions pu vivre. Ensemble. »

Yves Navarre, né en 1940 en Gascogne, romancier, dramaturge, a publié aux éditions Flammarion LES LOUKOUMS, LE CŒUR QUI COGNE, KILLER et deux recueils de pièces de théâtre. LE TEMPS VOULU est son onzième roman.

Pierre Forgue fait penser à un autre personnage, rencontré dans un roman précédent, Pierre Kurwenal.

Extrait

1

Quand ça arrive, en fait, on ne s'y attend pas. On n'attend plus. Un petit moment d'étourderie, et quelqu'un entre dans votre vie, bouscule, caresse, attaque, prend place. Avant même que tout commence, c'est déjà trop tard. On ne sait pas qui choisit qui, quand, comment, pourquoi. On ne le sait qu'après, quand tout est terminé, l'un rejetant sur l'autre toute la responsabilité, et inversement. Et si je te raconte l'histoire du jeune homme de l'été dernier, ce ne sera pas pour l'accabler. Ce que nous avons vécu, ensemble, un temps, est accablant, vivant, exaltant, blessant, dérisoire. Je dois aller jusqu'au bout de cette histoire. Non pour m'en défaire mais pour la porter, comme un habit neuf, pour les jours à venir.

Rien ne justifie l’absurdité du malheur. Habitués à tout vouloir comprendre, nous oublions trop vite par le fait des ruptures, cassures, fractures, quand on se quitte, ce que furent les instants d'abandon et de partage, pour ne pas dire de bonheur. Ces instants-là sont irremplaçables.

J'ai quarante ans. Je vis à Paris. J'aime les garçons. Je suis professeur de lettres. Et je connais trop les manières littéraires pour ne pas me méfier, d'entrée de texte, de tout ce qui pourrait ici parader quand je ne veux que parer au plus simple, au plus vrai, aller droit au but, ce garçon. Parce que je l'ai aimé. Trop, trop bien, trop mal, on verra. Et parce que je l'aime encore. Mais l'ai-je vraiment connu?

Et si je parle, en te tutoyant, comme si tu étais là à m’écouter, c’est parce que dans le secret des pages, le silence des signes, et au détour des phrases, je souhaite que tu aimes comme j'ai aimé, que tu vives comme j'ai vécu et que tu t'interroges comme je m'interroge encore. La littérature a trop fabriqué de littérature, pour et par elle-même, définissant ses propres structures, ses styles, ses finalités, organisant et fignolant ses hermétismes. Coteries que tout cela. Elle a oublié de vivre. Voici mon premier roman.

Il est autobiographique, bien sûr. Mais je ne le dicte pas à un magnétophone et je ne le parfumerai pas comme une savonnette. Où finit le récit, où commence le roman? Voici l'histoire de mon élan. Avions-nous oublié qu'il était bon, et dur de se cogner. Absurde aussi. Comme je suis heureux : je ne suis déjà plus seul. Et tout commence, de nouveau.

J'habite dans le quartier des Batignolles, un quatrième étage, sans ascenseur, avec vue imprenable sur la cour, d'un côté, et sur la tranchée des voies ferrées de la gare Saint-Lazare, de l'autre. Je dis bien tranchée, car la première fois que je suis entré ici, il y a dix-sept ans, je venais d'être reçu à mon agrégation, et nommé dans ce lycée proche de la Butte où je professe toujours, en me penchant à la fenêtre de ma future chambre, je fus pris de vertige. Brusquement, deux fois la hauteur de l'immeuble, en contrebas, et ces rails, bien ordonnés. A cette époque-là, il y avait encore, quelques locomotives à vapeur, et des panaches de fumée qui rampaient, se déchiraient et s'estompaient, passages, pour redonner aux traits des rails, rectitude et luisance. J'ai vu le soleil de midi, parfois, de biais, atteindre le fond de cette tranchée-là et faire chanter le métal comme des épées.

Dans ce quartier, il y a une église où, une fois l'an, on peut voir encore des premières communiantes aveè des robes de dentelle. L'église est dans un square où les garçons se retrouvaient la nuit, autour d'un pissoir. Il y avait des rafles. Des descentes de loulous, aussi, et des attaques. On ne savait plus très bien qui défendait qui, et qui attaquait. C'était le temps des nuits douces qui pouvaient devenir tragiques. A la fin des années 60, un matin, on a retrouvé un mort, poignardé, totalement défiguré. Et sans pantalon. Le pissoir a été détruit. Comme tous les pissoirs de Paris. On a planté des arbustes, à la place. Pendant la journée, dans le square, autour de l'église, il y a des mamans, avec des enfants, des landaus, des bébés, et des vieillards, sur les bancs, qui n'osent ni parler ni se parler. Dans le quartier, les pâtisseries sont terriblement ouvertes le dimanche, le pain a l'humeur plus ou moins croustillante du boulanger, les épiciers sont algériens, les épiceries ont un air de souk. Livraisons à domicile. En face de chez•moi, il y a un bar, curieux, qui s'appelle Le Lézard. Le patron a une Ford Capri, blanche, décapotable. Je m'appelle Pierre. J'allais oublier le cordonnier. Dans la vitrine de son échoppe, il a placé une pancarte « cuir véritable, exclusivement ».

L'immeuble a été ravalé. L'escalier est propre. Il faut s'essuyer les pieds deux fois. La première, avant de traverser le hall d'entrée, pour ne pas laisser de traces sur le carrelage. La seconde, après avoir franchi la cour, parce que chaque marche de l'escalier est cirée. Je n'ai jamais mis mon nom sur la porte de mon appartement. Escalier cour, quatrième gauche, ça suffit. Je suis locataire.

Quatre petites pièces. La salle à manger et le salon, côté cour, une chambre et mon bureau, côté tranchée, et un couloir médian. En appendice, près de la porte d'entrée, une salle de bains où l'on se fait des bleus et une cuisine dans laquelle on ne peut que tenir debout, en tournant sur soi-même, pour tout faire et préparer, sans vraiment bouger. Ily a un an et demi, j'ai fait abattre la cloison entre la salle à manger et le salon. Cette nouvelle pièce est devenue mon bureau. Et mon ancien bureau, une seconde chambre. Pourquoi, pour qui? Je souhaitais l'arrivée de quelqu'un. Enfin. Une halte. Je décline ici mon identité, ou bien celle de l'histoire à venir. Il y a un an et demi, pour mes trente-neuf ans, j'ai compris que je vivais mal cet appartement. Pour travailler, je me suis offert la pièce la plus grande. Pour l'avenir, j'ai créé une chambre d'amis. Amis, au pluriel, pour l'accord obligatoire, quand je n'en attendais qu'un seul. Un bien grand risque. Cornme celui de la nuit, quand je me dirigeais vers le square. Sans trop savoir. Au temps des passades et des heurts.

Il y a un an et demi, aussi, avant les travaux, j'ai fait le tri des objets. J'ai classé, jeté, rangé, trié, bon débarras. J'ai renoncé aux souvenirs de pacotille, à la brocante inévitable, aux vêtements que je ne portais plus depuis longtemps. Dans de grands sacs en plastique j'ai fourré, en vrac, tout ce qui pouvait rappeler les ans, des années, rencontres furtives, espoirs passagers, Roger, Antoine, Loïc, Jean-Pierre, amis, amants, bons copains, des cartes postales, des lettres, des photos, des carnets d'adresse, des cadeaux que je conservais parce qu'il ne faut jamais jeter le cadeau d'un ami. Quels amis? Quels visages? Pour quelle émotion, passée, révolue?

L'appartement est peint de blanc. La moquette est bleu foncé. J'ai fait ramoner la cheminée dans la grande pièce et désormais, le soir, il y a un feu de bois. Pendant seize ans, le rideau de cette cheminée était resté baissé. Dans la bibliothèque, je me suis plu à ne garder que les livres que j'avais aimés, plus ou moins dans l'ordre où je les avais lus. Le bureau et en face, la cheminée. Un sofa, une table ronde, quatre chaises, des plantes vertes, de la musique et deux chambres. La mienne. Et celle de l'autre, souhaité, à venir. Il est venu. Il s'appelait Duck, un surnom. Il s'appelle Duck. Il est passé. Il est encore là : j'écris.

Mes parents vivent à Saint-Mandé, pavillon entouré de graviers. Mon père, ingénieur à la retraite, suit de très près les programmes de la télé. Ma mère, elle, a définitivement renoncé à faire « le » quatrième au bridge quand ils invitent des amis. Elle tricote de la layette pour les enfants de mes soeurs aînées dont les aînés sont déjà entrés en fac et ont voté pour la première fois, l'an dernier, à droite, ou plutôt au milieu, comme leurs parents. Et ainsi de suite.

Jeanne, ma soeur aînée, vit au Havre. Son mari a fait Navale. Elle vient d'avoir son cinquième enfant. Françoise, la seconde, vit à Saint-Cloud, dans un immeuble moderne. Son mari a fait Centrale. Elle a six enfants. Je suis le parrain d'une fille de Jeanne et d'un garçon de Françoise. Je vois peu ma famille. Ils ne me disent plus « quand vas-tu te marier? »

L'été, ils se retrouvent à La Baule, boulevard des Pins, dans une maison qui s'appelle les Heures Claires. J'ai quelques souvenirs de marins, à Saint-Nazaire, l'année de mon premier vélomoteur. J'allais aussi me faire caresser dans le bois du Pouliguen. Ou lécher sous les remparts de Guérande. J'avais seize ans. Je croyais être totalement moi-même. Je n'avais rien à avouer à ma famille. Rien de coupable. Et mamtenant je ne vois plus les miens. Ou si peu. Quand ils me téléphonent, ils me disent « je ne te dérange pas? » J'ai donc arrangé ma vie, un peu à l’écart. Mais je ne me suis pas détaché. Ils sont là. Saint-Mandé, le Havre, Saint-Cloud, La Baule, il me faudra écrire ces lignes avec eux, dans leurs lieux. On ne se refait jamais. Et à parler d'eux, je suis pris de tendresse, comme un petit creux, une faim. Je leur appartiens. Ils décident encore. Surtout parce qu'ils se taisent.

Et ce silence, Duck me le reprochera.

Dans l'immeuble, escalier cour, troisième droite, j'ai une bonne amie, Marie. Un étage nous sépare. Nous allons au cinéma ensemble. Elle est maquettiste. Elle a mon âge. C'est elle qui vient arrosser les plantes quand je quitte Paris. Au rez-de-chaussée gauche, bâtiment principal, il y a aussi Mariette. Elle fart des chapeaux de fantaisie pour les gens du spectacle. Elle a quatre-vingt-deux ans. Marie fait les commissions de Mariette. Je passe dire bonjour, chaque jour.

Mariette, Marie, et Pierre, je ne crois pas que les autres locataires se connaissent entre eux. Si je raconte mon histoire, ce sera aussi celle de ces deux amies et des autres, tous les autres, tout le monde, qui sait. Même si les images de ma famille, déjà, ne me définissent pas comme le premier venu, Navale, Centrale, les belles banlieues, les mariages adéquats, les votes qui vont de la droite au milieu, et l'intelligentsia qui se terre, se reproduit et s'anémie à gauche, clans, chapelles, castes. Mariette fait des chapeaux. Jamais aucune actrice, aucun décorateur de théâtre ne l'ont invitée à voir ses créations sur scène, en action. Ils ont toujours oublié les billets de faveur. Et les chapeaux sont beaux. Marie, elle, fait des maquettes de brochures et de journaux d'entreprise. Parfois, quand je parle un peu trop tard, avec elle, chez elle ou chez moi, elle me dit en guise de signal de bonsoir, bonne nuit, toujours la même petite phrase « la tige du sureau est médulleuse ». Du latin medula « moelle ». Botanique. Se dit des tiges qui ont une moelle abondante. Et le temps passe. Les chapeaux de Mariette, les maquettes de Marie et les cours de Pierre, de Ronsard à Baudelaire, de Montesquieu à Camus, classes de troisième, seconde, première, je suis un professeur bien noté. Je fais vingt minutes de gymnastique, chaque matin, avant d'aller au lycée. On ne se voit vieillir que dans le regard des autres. Et vieillir dans le regard des garçons que l'on aime est inacceptable parce que, d'année en année, on est de moins en moins accepté. J'ai cru, au tout début, avec Duck, que nous n'avions que l'âge de notre rencontre, quelques minutes, quelques jours, rien du tout.

J'ai acheté à crédit une toute petite maison, au coeur d'un village, au bord du Rhône, face au mont Ventoux. Trois pièces l'une sur l'autre, pas de jardin et de nombreuses voisines. Je passe mes étés là, depuis dix ans. Seul. Le village s'appelle Peyroc.

Vite, vite mon histoire. Elle me brûle les doigts et je ne dois pas me perdre en présentations, trop décrire le décor, tout dire de ma vie, avant. Et si l'histoire me découvrait tout comme Duck aurait pu me découvrir s'il était resté, un peu plus longtemps, si nous nous étions gagnés l'un et l'autre, l'un à l'autre, pour un plus long temps? Quand les trains passent; trains de banlieue, l'immeuble tremble un peu. -Mdi, je veux le coeur de Paris. Et le coeur de cette histoire. Quand ça arrive, en fait, on ne s'y attend pas. On n'attend plus. Un petit moment d'étourderie, et quelqu'un entre dans votre vie, bouscule, caresse, attaque, prend place. Avant même que tout commence, c'est déjà trop tard. On ne sait pas qui choisit qui, quand, comment, pourquoi. On ne le sait qu'après. Quand tout est terminé. Tout se répète. Toujours. Fin de l'avertissement. Le tout début de tout. A suivre. Chapitre 2. Hôtel Nikko. Quelques jours avant la rencontre du jeune homme Duck.

 

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